s.a.v.

FICTION   par KARL FARDEL //

♥ bonus d’été ♥

J’assure le service après-vente de la société Lucky Dolls. Je me déplace dans toute la France pour réparer nos produits, mal entretenus par de rustres clients. Pour ma femme Alice et mes amis, je suis un commercial passant ses semaines sur les routes pour vendre des centrales adoucissantes. C’est ce que je leur ai toujours dit pour ne pas être jugé, la nature des produits vendus par Lucky Dolls étant en effet sujette aux jugements hâtifs : il s’agit de poupées sexuelles.
Et si je ne suis que le docteur des poupées malmenées, j’aurais pu en être le vendeur, tant mon argumentaire est rôdé : loin des poupées gonflables vendues aux étudiants potaches, les poupées Lucky Dolls bénéficient des dernières avancées technologiques en matériau élastique. Le TPE a été sélectionné, semblable à la silicone mais au toucher plus agréable, il est notamment utilisé pour les manches de rasoirs ou de brosses à dents. Il donne à nos poupées un aspect réaliste et une peau douce, tout en leur permettant de se contorsionner dans les limites acceptées de leur squelette d’armatures métalliques. À chacun de personnaliser la sienne sur notre site internet, de choisir perruque, couleur de peau, d’yeux et de vernis, et bien entendu, l’épilation souhaitée. La livraison se fait à domicile, dans un coffre scellé et rembourré, et dans l’intimité de leur domicile, il ne reste alors plus à nos clients qu’à libérer leur nouvelle compagne de sa boîte, et à enfin faire sa connaissance.
J’avais un petit diplôme en ingénierie, passé dans une sorte de boîte à bac. J’avais décroché ce job il y a six ans, après une suppression de poste. La société en était à ses débuts, le patron avait importé d’Allemagne ce concept nouveau de poupées réalistes. L’opportunité était belle et, en pleine crise, je ne voulais pas cracher sur un emploi bien payé avec notes de frais. Depuis, je vivais dans le mensonge et évitais de parler à ma femme de mes journées, préférant commenter l’actualité politique ou le monde qu’il y avait eu sur la route. Des clients m’appelaient parfois le soir alors que je regardais tranquillement la télévision avec Alice, plus d’une fois cela m’avait valu de belles frayeurs, et je m’étais prestement isolé dans la salle de bain pour converser à voix basse avant de rejoindre mon épouse et de pester avec manières contre ces gens incapables de faire marcher une centrale adoucissante.

Ce lundi, je pris mon petit déjeuner seul et embrassai Alice encore au lit, je lui promis d’être là pour dîner, mes clients étaient tous dans le secteur aujourd’hui. J’habitais par chance là où siégeait Lucky Dolls, en banlieue de Dijon et étais idéalement placé pour rendre visite à mes clients des quatre coins de la France. Nos poupées étaient vendues entre trois et cinq milles euros, selon la taille choisie, le nombre d’orifices praticables et les options sélectionnées (mâchoire et doigts articulés, émissions de gémissements, etc.). Pour ce prix, le service après-vente était offert quand le défaut était de conception mais cela demeurait rare et plus généralement, cela venait d’une erreur de manipulation, c’était à moi d’en juger.
Je devais me rendre à Besançon, à deux pas de Dijon pour visiter Monsieur Ponte, un client que je n’avais jamais rencontré. J’avais entré son adresse dans mon GPS et je me demandais comment les gens comme moi travaillaient avant cette invention ; ils pouvaient errer entre les bretelles d’autoroutes pendant des siècles dans l’indifférence des autres automobilistes. La voix mécanique mais sensuelle me guida jusqu’à une série de box, il n’y avait pas d’habitations. Une BMW vint se garer derrière moi et un homme en costume en sortit, je devinai qu’il s’agissait de mon rendez-vous.
— Bonjour Monsieur Ponte, je suis Christian Pernot de Lucky Dolls.
— Enchanté.
Il avait une petite quarantaine d’années et me semblait dynamique et propre sur lui, ce n’était pas un client commun et pourtant au prix des poupées, il était étonnant que notre clientèle ne se composât pas davantage d’hommes en costume.
— La poupée est là, j’ai loué un box pour l’installer parce que chez moi avec la femme et les enfants …
Il assumait parfaitement son adultère artificiel.
— Oh je vous comprends Monsieur Ponte, je suis marié aussi et je dois aller jusqu’à cacher ma profession, ma femme ne comprendrait pas !
— Ce n’est pas commun.
Le client ouvrit le box et je découvris la poupée allongée sur un futon, entourée d’une panoplie de godemichets et d’une lampe de chantier.
— C’est cosy, remarquai-je avec une ironie complice.
— Je viens juste ici après le travail, je lui mets un coup et je retourne voir Maman. C’est un commentaire sur Amazon qui m’a donné l’idée du box loué en banlieue.
— C’est plus discret mais un peu triste pour votre poupée.
Mon patron m’avait toujours demandé d’humaniser nos poupées, même s’il était évident qu’aucune femme n’accepterait jamais de passer sa journée dans un garage sinistre en porte-jarretelle, éclairée par une lampe de chantier. C’était l’illusion de leur vitalité qui était importante, notamment auprès des médias ou des salons, quand mon directeur devait expliquer que nos clients traitaient nos produits comme des princesses, que ce n’était pas si glauque que ça.
— Bah enfin, ce n’est qu’un bout de plastoc !
Monsieur Ponte était bien terre-à-terre.
— Regardez, j’ai demandé une poupée gémissante mais aucun son ne sort, j’ai pourtant mis les piles !
— Ah c’est un problème récurrent, j’ai déjà fait remonter l’information mais les concepteurs persistent à mettre un bouton de volume sonore derrière l’oreille droite. Personne ne le trouve jamais et il n’y a rien d’indiqué dans la notice.
J’activai le son.
— Je peux me permettre ? demandai-je en me saisissant d’un god.
— Oui allez-y.
J’enfournai l’objet dans le vagin plastifié et y fis quelques va-et-vient, des râles et des « oh oui » se firent entendre.
— Hé hé ! Ça y est, elle jouit !
Monsieur Ponte sourit enfin et je lui serrai de nouveau la main. Mon passage ne lui coûterait que mes frais de déplacement. Je remontai dans ma voiture et le vit refermer la porte du box avec empressement ; il avait envie de prendre du bon temps.
J’avais une heure trente de route pour aller chez Monsieur René à Auxerre, c’était déjà la troisième fois de l’année que je le voyais. Je commençais à bien connaître cette ville grise et austère, grâce aux mauvais soins de Monsieur René.
— Bonjour Monsieur René !
— Ah bonjour, merci d’avoir fait si vite.
J’entrai dans son intérieur jauni par le tabac.
— Qu’est-ce qui lui arrive à votre … heu … Wendy ?
Les poupées n’étaient pas baptisées par nos clients, leur prénom correspondait en réalité au modèle choisi. J’avais reconnu le modèle Wendy affalé sur un fauteuil du salon, elle était amochée.
— Bah ? Vous lui avez encore mis une correction à votre poupée d’amour ?
Je me plaisais à les désigner ainsi devant nos clients, pour leur rappeler qu’ils n’étaient pas censés les tabasser – et par conséquent, me faire sans cesse revenir dans des villes comme Auxerre.
— Je …
Monsieur René était évidemment gêné de l’avouer. Rouer de coups sa femme était scandaleux, mais rouer de coups un objet imitant le corps d’une femme relevait d’une grave pathologie. C’était la représentation de la femme qu’il cognait, l’ensemble de cette gent. Il leur en voulait et en l’observant, j’imaginais sans l’excuser que le beau sexe n’avait pas été tendre avec lui. Obèse et dégarni, il buvait beaucoup et sa peau en faisait les frais ; qu’avait-il dans la vie cet homme, à part cette créature synthétique, qui était le soir lorsqu’il rentrait du bistrot, dans la même position qu’il l’avait laissée le matin ?
— Vous pouvez me le dire, chacun sa façon de s’amuser ! tentai-je d’édulcorer.
— Oui … j’y … j’y suis allé un peu fort.
Je me penchai vers Wendy, sa mâchoire était déboîtée, c’était l’affaire de quelques coups de tournevis et d’une injection de TPE. Je m’assurai de n’avoir rien loupé :
— Il n’y a que la mâchoire de cassé ?
— Heu non …
Je compris à son malaise qu’il avait dû déchirer des zones moins avouables et entrepris de retourner la poupée meurtrie.
— Oula mais qu’est-ce que c’est que ça ? De la Kronenbourg ?
Monsieur René n’osa acquiescer, il n’avait pas réussi à retirer la bouteille, la bière avait coulé dans l’anus et en séchant, rendu toute extraction impossible, à moins d’exploser le fessier. Ce n’était pas mon devoir de juger les clients mais cela m’agaçait, j’allais en avoir pour une bonne heure à réparer les dégâts.
— Je vais mettre un coup de pistolet à chaleur pour ramollir le derrière et je vais essayer de bien reconstituer l’anus mais bon, ce ne sera plus jamais aussi étroit.
Je prenais un ton paternaliste, Monsieur René devait comprendre que la bouteille de Kro n’était pas à sa place dans le rectum de Wendy.
— Dé … désolé.
Je dévisageais la poupée ; si tous, clients comme détracteurs étaient bluffés par le réalisme de nos produits, beaucoup déploraient que leur regard fût désespérément vide. C’était d’autant plus frappant quand elles avaient la mâchoire démolie et qu’elles gisaient sur le sol sale d’un HLM. Il y avait quelque chose de bouleversant dans ce panorama : l’être synthétique rattrapé par la débilité de l’homme. L’androïde vaincu par le chômeur alcoolique. Le futur mis au ban par Monsieur René.
— Bon, ce n’est pas jojo mais je ne peux pas faire mieux.
Le vieux soulard considérait sa Wendy, son cul en chou-fleur le peinait. Une poupée pour laquelle il s’était lourdement endetté auprès d’un organisme de crédit, quel gâchis.
— Rangez-la bien dans sa housse de protection le temps que ça sèche, vous l’avez encore ?
— Oui oui !
Monsieur René sortit d’un placard la longue housse grise, aux allures de sac mortuaire. Il recouvrit l’inerte poupée avec, la scène était sordide au possible.
— Merci d’être venu, je … je vais me calmer.
— Bah oui, imaginez qu’elle devienne un jour vivante votre Wendy … Allez, bonne fin de journée Monsieur René !
Je souriais mais au fond je le méprisais, je n’arrivais pas à comprendre le degré de frustration qu’il fallait pour en arriver-là. Des hommes comme Monsieur Ponte achetaient ces poupées sans s’attirer d’ennuis, ils avaient juste un brin de perversité à assouvir mais ceux comme Monsieur René les plaçaient au centre de leur vie et étaient prêts à se ruiner pour un gant de toilette rempli de nouilles amélioré, j’étais même certain que parfois il lui parlait. Par où fallait-il passer pour en arriver à vivre avec une femme qu’on devait nettoyer au produit vaisselle ? Quelles cruautés avait-il reçues ou infligées pour en être réduit à ça ? J’imaginais qu’il me ferait revenir une quatrième fois, parce qu’un soir rentrant du PMU, il se serait de nouveau acharné sur la pauvre Wendy en pleurant, enragé d’exister encore, enragé que sa compagne artificielle, elle, ne pleure pas sous les coups. L’émancipation des femmes était une bonne chose mais pas pour Monsieur René, qui par sa précarité physique et pécuniaire, en était réduit à rechercher la femme la moins regardante qui fût, une femme qui n’en était pas une, et quand il dessoûlait et s’en rendait compte, sa frustration et ses instincts sauvages se décuplaient.
Sa détresse m’atteignait et j’étais heureux de ne plus avoir d’autre rendez-vous, de pouvoir revenir chez moi à Dijon, auprès de ma femme.
— Chérie, c’est moi ! Petite journée aujourd’hui finalement !
Alice ne répondait pas. Le moindre incident auprès d’elle, aussi bénin qu’il fût, me glaçait le sang. J’avais toujours la crainte que par un détour malheureux, elle eût appris ma profession.
— Chérie ?
Elle n’était pas dans la cuisine, ni dans le salon.
« Ça y est, elle a appris et s’est barrée ! » paniquai-je.
— Alice ? Alice !
Je tremblai, ma vie était fichue, j’allais devenir comme Monsieur René. La chambre était mon dernier espoir.
— Al … Ah ! Tu m’as fait peur !
J’approchai.
— Mais … Chérie ? Hé ho réveille-toi !
« Oh non ce n’est pas vrai ! Pas elle ! Mon téléphone, les urgences, vite ! »
Je passai ma main derrière sa tête et me réjouis : « Ah ouf ! J’ai juste oublié de changer les piles. »