un vendredi matin

FICTION   par GABRIELLE JARZYNSKI //

◊ Sélection Prix « Sale temps pour les ours » du court littéraire 2016 ◊

Nous sommes un vendredi matin. Ni trop froid ni trop sec. Un vendredi matin. À la bourre (encore). Cernée (encore). Endimanchée (encore) (et – est) (toujours). Je longe le cimetière du Montparnasse. La musique du casque audio me rappelle le jour où je ferai ce film. Une grande histoire. Dramatique et (est) française. De la plainte et (est) du cul. Une femme un homme. Une femme et un homme. Au couteau le scénario. L’écran me crèvera à petit feu et mon partenaire se pliera au jeu de me donner des tartes. Dans ma gueule les tartes. Je serai encensée par la critique (nauséabonde la critique) et je baiserai mon partenaire (à l’écran mon partenaire). J’en ai des frissons. Mielleux les frissons. Ils parcourent mon dos, transpercent mon occiput et s’évaporent dans ma culotte. Mouillée ma culotte.

Le vent souffle chez les morts. Les talons cognent chez les vivants. Les ombres filent sur les pavés. Je me demande si les morts ont une langue. À la scie les morts. Je me demande si les vivants ont des yeux. Au marteau les vivants. Un amas de chair sous mes pieds. Pour les jeunes. Un amoncellement d’os. Pour les moins jeunes. De la poussière et des asticots. Pour les vieux. Je me demande précisément le temps de décomposition d’un corps. Je me demande exactement si la mort est douloureuse. Broie-t-elle les poumons écrase-t-elle le cœur déchiquette-t-elle le thorax. À la pince phacochère le thorax. À la poêle le cœur. À la friture les poumons. À la benne les organes. Je sors du cimetière. Au revoir les morts.

©Alexey Kondakov

© Alexey Kondakov

Je m’engouffre dans la machine du diable. Elle pue la pisse. Elle sent la crasse. La jouissance des sens et (est) l’orgasme du dégueulis. Ambiant le dégueulis. J’imagine chacun et chacune se gerber dessus. Une orgie de gerbe du vendredi matin. La rame crie nette. Mon corps tangue et mes idées se bousculent. Je me relève et je les aperçois. Je nous imagine.

Chambre moite. Violet qui tire sur le fuchsia. La pluie claque sur la verrière. Toxique la pluie. Un trou entre les lattes du parquet. La femme et (est) la femme. Toxique la femme. La première androgyne. La seconde aux gros seins mal léchés. Sa bouche sur son sexe béant. (La première) Quand elle écarte les cuisses, ses lèvres et son jus coulent entre ses poils raides et rasés (La seconde). J’entends l’écoulement des bouches. Leurs salives. (La première et la seconde) Des fils entre les doigts. Des crachats entre l’interstice des doigts. Commissure. (La seconde et la première). La première foule la poitrine de la seconde. La seconde maugrée. Puis la langue de la seconde s’engouffre dans le sexe ouvert de la première. À l’étouffer. Une moule. S’ensuit alors le châtiment de l’objet controversé. Bras tendu musclé de la première dans le cul affamé de la seconde. Bâillant son cul. Des va-et des-vient. La première a l’œil vif, la main emmerdée, les poils hérissés.

(Entre deux boules de glace ma main dans ma lingerie je me plais volet percé de la scène de la première et de la seconde. Voyeuse. J’aime voir l’amour à travers la fenêtre de ma chambre.)

Je crois qu’elles m’ont entendu rêver. Je souris. Elles me sourient. Nous nous sourions mouillées. C’était doux. C’était sale. C’est beau. Et puis l’autre est montée. Une ballerine. Elle nous dévisage. Nos gueules. Elle nous casse. Nos rêves. Je m’imagine lui susurrer.

Poser regards. Pois décolleté. Cyanose ton parfum. Haut le cœur. Caresse mains. Pieds de porc. Tes pointes aux aguets. Gum dans tes cheveux. Je les crame. Je crache ta figure. J’arrache tes ongles petite traînée. Je lime tes envies. J’enfonce tes vices et je pelle tes repères. Ma petite ballerine bien-aimée.

Je me demande si elle m’a entendu murmurer. Je fais la gueule. Elle fait la gueule. Nous nous faisons la gueule étranglée. C’était doux. C’était sale. C’est beau. Et puis un autre, encore, est monté. Il me dévisage. Ma croupe. Il me casse. Ma violence. Je me fantasme comment nous nous ferions l’amour.

(Dans le couloir de mon immeuble, mon voisin de l’appartement 406 ouvre sa porte. Salope, je lui jette un regard. Sans un bruit, il referme la porte derrière lui. Il me rejoint devant la porte de l’appartement 410. Il descend, violemment mon pantalon. Il plaque, violemment mon ventre à la porte. Il arrache, violemment ma culotte. Il écarte, sèchement mes deux jambes. Le voisin pose une de ses mains sur ma bouche (pour ne pas éveiller les soupçons de sa femme, la voisine de l’appartement 406). L’autre de ses mains me tire les cheveux. J’attends patiemment et j’entends rapidement l’ouverture de sa braguette. Une respiration. Il pénètre mon sexe à l’étouffer. Dix allers-retours. Il retire sa queue, trempée de cyprine. Aiguë la cyprine. Il retire sa main, trempée de ma bouche. Il retire sa main, trempée de mes cheveux. Ses deux mains libres, il écarte mon cul. Il l’engloutit à l’étouffer. Dix allers-retours. Et du foutre. Encore du foutre. Il se retire. Je me retourne. Le voisin de l’appartement 406 me regarde. Il me lance un « connasse » et se retire dans son appartement. Je souris rouge plaisir, rouge plaisir encore.)

« CONNASSE ! »

Un autre vient de monter et de m’insulter. Je ne me suis pas poussée. C’est certain, il ne me soupçonne pas de rêver du voisin de l’appartement 406. C’était doux. C’était sale. C’est beau. L’autre sent l’urine, le vin cuit et le tabac cramé. Il a l’obésité morbide dans les yeux et le vice dans le corps. Je pense à lui hurler.

Je sème des graines, je moissonne des germes, je broute la vache. J’engendre dix veaux. Brochettes de pattes, filet mon mignon, sauce mes abats. Quelle est cette odeur frétillante. Des Lamas. Crache visage. Lèche sucette. Sens cette belle merde. Une bouffée.

Nous sommes un vendredi matin à la mairie de Saint-Ouen. Je descends. Ni trop froid ni trop sec. Un vendredi matin à la mairie de Saint-Ouen. À la bourre (encore). Cernée(encore). Endimanchée (encore) (et – est) (toujours). Et je chante.

« Le temps est bon j’ai deux amis qui sont aussi mes amoureux ».

 

Un vendredi matin sera publié courant septembre 2016 chez A-over Éditions, avec une illustration de l’artiste Smith Smith alias Fred Drouin.