clés

FICTION  par AHMED SLAMA  //

◊ Sélection Prix « sale temps pour les ours » du court littéraire 2016 ◊

 

… tasse à la raideur conique, anse étroite, elle repose sur sa soucoupe, englobant cet espace creusé au milieu. Sur le liséré doré du sous-verre se côtoient une bûchette toute renflée de sucre et ce rectangle marron moulé de figure et nappé de plastique, sous la table, des jambes croisées, pied gauche à plat sur le genou droit, lui hagard, il fixe un horizon incertain et son index de pointer, caresser l’anse, s’y enrouler, l’enserrer, relever la tasse jusqu’à ses lèvres gercées de tabac ; gorgée caféinée.
… sa main gauche, elle tremble, plaquée contre le grain lissé de la table, les doigts s’enveloppent autour de la froideur de ces clés, quatre branches répandues mais liées par le double anneau imbriqué d’un porte-clé inox. La première de ces tiges, d’apparence assez banale plate métal, son index en éprouve les formes, l’arrondi d’abord strié maillage étriqué au milieu duquel apparaît un JMA, un arrondi qui en s’allongeant forme la toponymie du panneton qui monte et descend jusqu’à cette pointe. À ce simple touché, il la reconnaît, clé de la porte du bas de l’immeuble (il a déjà entré le code à quatre chiffres plus une lettre, il a traversé la multitude de noms écrite sur ces petits papiers collés aux boîtes aux lettres et, devant une porte lourde de gris, il tâtonne la fente de la serrure, sensation agréable, chaleur, il se rapproche d’elle, elle qui se trouve trois étages plus haut, assise, séjour faiblement éclairé, lumière bleutée tamisée, à table avec son ordinateur elle en tapote les touches piochant dans les livres des phrases, des idées ou alors sur le canapé elle est enroulée, couverture, polaire, rouge, jambes croisées, le livre ouvert reposant au creux de son entrejambe, penchée, elle lit ; sourit aux phrases qui défilent.)
…tintements, tasse, soucoupe, crissements légers au moment de la soulever, cette tasse, à ses lèvres goûtant le liquide âcre, café sans sucre qui, inondant son palais, lui arrache une grimace et cette langue qui glisse, elle en dissipe l’amertume, son index gauche ongle mi-long qui l’a toujours entretenu par dandysme dans cette forme dépassant à peine le millimètre, la peau arrondie striée, passe à la clé suivante anguleuse, tige courte, panneton aux dents resserrées (oui, le soir, boîte aux lettres, la bout de métal s’y fond, serrure, et ses yeux sont rivés sur son nom à elle N**** F*****, il en apprécie chaque lettre et puis la résonance, il le prononce même ce nom, laissant ces articulations couler sur chaque syllabe tandis que son pouce aiguillonne la clé dans la serrure délicate qu’il tente de manier avec soin, index, recourbé, et pouce de l’autre côté, tiennent serrés la clé, ils la remuent lestes et subtils dans le geste, mais elle refuse de tourner et lui, les yeux toujours sur son nom à elle, il retente, son poignet qui accompagne le mouvement, rien ; il s’arrête, part à gauche comme pour prendre de l’élan et revient à droite, expérimente plusieurs positions jusqu’au cliquetis, ouverture, quelques lettres, gisent en bas du rectangle, marquées de son nom, à elle, N**** F***** ).
… brouhaha, discret, du café se dissipe englobé par quelques cris, quelques phrases qui pointent, il s’attarde sur ce bistrot justement, sa décoration plutôt, sapin de noël anachronique qui trône, flipper qui scintille seul dans un coin, ces rangées de tables chaises qui s’emplissent à mesure que le soleil épand ses rayons sur le toit nuageux réticulaire. Un Ramasse-monnaie, rond plastique, voisine la soucoupe blanche, ramasse-monnaie dont la noirceur se mêle et se conjugue à la surface, sombre, de la table, la note, long papier fin, s’étire sur le rond plastique, coup d’œil subreptice, il lâche une pièce, ça payera le café et le pourboire de la serveuse qui passe, repasse portant sur lui un regard qui lui semble des plus inquiets, son annulaire gauche, à lui, caresse par inadvertance la quatrième clé, plastique blanc sali, tube aplatit avec une petite loupiote à son extrémité postérieure. Majeur et index rejoignent l’annulaire, elle s’allonge cette clé sur quatre centimètres un peu moins peut-être, elle dispose d’un capuchon on l’ouvre et surgit un parallélépipède, métal ductile, troué avec à la base de cette concavité angulaire, rectangle noir plastique contenant divers circuits. De mémoire, cette clé USB doit contenir quelques albums de jazz, une série de films documentaires, Palettes que ça s’appelle, elle ne contient pas tous les épisodes bien sûr,  la clé ne pouvant soutenir le poids de cette masse de données, ne sont regroupés que les émissions traitant des peintres qu’il admire, Manet, Van Eyck, quelques autres (le soir discutant avec elle, toujours cette lumière bleutée, sur elle qui réverbère la finesse de son minois, dessinant avec précision ce trait liant son nez, délicat, à sa lèvre supérieure, charnue par l’effet du désir de tous les hommes. Ce trait, on le nomme le philtrum, je crois, et toujours cette lumière bleutée qui aiguise ses yeux, à elle, à jamais liquides, ils coulent d’une sensibilité rentrée qu’il lui faudrait, elle, coucher peut-être sur du papier. Ils évoquent, au jour le jour, les films qu’ils ont pu voir, aimé, leurs sensations, sentiments peut-être ; conversations aux chaînes signifiantes infinies, seul le temps, sonnerie de téléphone, la fatigue ou le sommeil parviennent à briser ces flux et reflux. Et cette clé numérique de toujours passer entre leur deux ordinateurs, charriant de ces films de ces musiques…)
… il souffle, regard inquisiteur sur ce vieux qui s’est assis à côté de lui, un petit sac papier marron dans ses mains, il l’a défait tout en commandant un café crème, il s’est mis à dévorer son croissant, bouche ouverte, mastication élastique qui le révulse lui dont les doigts ont abandonné le plastique de la clé USB, sa main enserre le trousseau, le glisse dans sa poche ; il gobe le reste son café, refroidi, toujours cette grimace, délaisse le spéculos… il se lève, bonne journée, qu’il lance à la serveuse quittant le bistrot rococo, spéculant sur son avenir avec elle, elle qu’il va recroiser, le soir même, à l’appartement, elle qui doit se réveiller en ce moment, couchée aux côtés de son amant…