sapide

FICTION   par CAMILLE EELEN  //

Je crois que j’ai toujours aimé lécher.
J’ai laissé ma langue découvrir le monde. Mes parents ont souvent poussé des hurlements devant les choses sur lesquelles je laissais traîner ma langue : fleurs, herbes, arbres, limaces, parents proches ou goudron.
Je ne pouvais m’en empêcher, il fallait que je goûte. Au fond, j’avais de l’ambition : je ne me contentais pas de sentir, de voir, de toucher ou d’entendre. Je voulais donner un goût au monde, à chaque élément le composant.
L’éducation aidant, je me sociabilisais. Ce qui, dans mon cas, signifia : lécher sans se faire prendre. En effet, je compris rapidement, face aux regards effarés des adultes qui m’entouraient, que je ne pourrais continuer de laper le monde matériel sans risquer des problèmes. Ma langue me donna précocement la lucidité, voire la duplicité, indispensable à mon épanouissement. Je décidais de lécher à l’hypocrite, de lécher quand même, de lécher toujours et encore. Et surtout, mon prochain.
Si les choses avaient toujours la même saveur, mes semblables avaient l’étonnante capacité de n’avoir jamais le même goût. Ainsi lors des jeux dans la cour de récréation, dans le terrain vague servant aux enfants du quartier d’aire de jeux, je m’arrangeais toujours pour coller un petit coup de langue sur la peau de mes petits camarades. Je me mis à détester l’hiver car il gênait mes ambitions de lécheur.
Enfin quand je dis “mes petits camarades”… Je me suis rapidement rendu compte que rien n’avait un goût aussi émouvant, aussi bon que la peau des filles. Même la texture était différente. Je ne savais nommer, ni appréhender autrement cette sensation étrange mais si évidente.
Au début du CM1, durant une de mes balades dans les dictionnaires croisant mon chemin, je tombais par hasard – acte manqué à l’autrichienne ? – sur cette définition :

SAPIDITÉ, adj.
Qui a du goût, de la saveur. Éthy. : Empr. au lat. sapidus « qui a du goût, de la saveur »

Ce fut une révélation. Je pouvais enfin mettre un mot sur ce goût singulier et fascinant qu’a la peau féminine. Je pouvais nommer, dire. “La peau des femmes est sapide.” Cela prenait une réalité nouvelle. Je me répétais de nombreuses fois le mot, l’étirant, le malaxant, en suçant tout le suc : “Sapide, s-a-p-i-d-e, saaapideee, ssssapide, …” Voilà le mot que je cherchais depuis si longtemps ! “Sapide”. Même la prononciation des syllabes l’était. Sur ma langue, ces phonèmes avaient du goût. Je le répétais encore et encore comme un mantra. Je prolongeais même le plaisir par le substantif, plus long en bouche, trouvé quelques lignes plus loin : “sapidité”. Sa finale salée me piqua la langue. J’avais pris, sous une autre forme, du plaisir par la bouche. J’étais aux anges.

Et puis, je grandis. La sapidité de l’épiderme de mes petites camarades ou cousines commença à éveiller en moi des choses plus obscures que la satisfaction gustative. Je sentais que l’émoi devenait plus profond, plus intime. Pour faire simple : je me mis à bander.
Je découvris ma première véritable érection en passant ma langue sur le poignet d’une de mes camarades de classe, en CM2. Je lui courais après – nous jouions à je ne sais plus quel jeu – et j’avais saisi sa main. Je me figeais, je ne pouvais continuer à la pourchasser J’étais à la fois sidéré et gêné. Sidéré de la dureté de mon sexe, j’avais déjà éprouvé des choses mais la rigidité que je ressentis à ce moment me cloua sur place. Je me mis aussi à penser que tous allaient me voir, la tige brandie au milieu de la cour de récré. La panique s’amplifia lorsque je vis dans le regard de Katia, elle s’appelait Katia ma petite léchée, qu’elle devinait que quelque chose n’allait pas. Elle s’était arrêté de courir et revenait vers moi. J’appréhendais la question qu’elle allait inévitablement me poser. Qu’allais-je lui répondre moi qui ne comprenais pas exactement ce qui venait de se passer ? Heureusement pour moi, la sonnerie émit le son strident et désagréable qu’avaient toutes sonneries de cette époque. Elle eut, à mon grand soulagement, sur ma bite l’effet d’une porte de four ouverte précocement sur un soufflet.
Je passais l’après-midi à ne pas suivre les cours et à essayer de comprendre pourquoi un tel effet de ma langue sur moi, sur cette partie de mon corps. À la fin de la journée, j’étais pressé de recommencer l’expérience. Le plus rapidement possible.
Malheureusement c’est à cette époque que j’entamais ma traversée du désert. J’avais bien remarqué que mes coups de langue commençaient à être de moins en moins admis par les filles, certaines commençaient même à me regarder salement de travers. Je décidais, prudemment, d’arrêter. J’avais en outre remarqué que le goût de la peau de celles qui me criaient dessus des : “Arrête ! C’est dégueulasse !” était âcre. Aucune sapidité. Juste un goût de cendres, de cendres de bois dur comme le chêne pour être précis. J’en avais déjà tâtée de la langue vers mes sept ans chez un oncle qui possédait une cheminée. Intuitivement, je compris que le consentement deviendrait désormais nécessaire chez mes “goûtées”, l’innocence de l’enfance n’était plus là pour donner à mes habitudes un peu hors-norme le caractère d’un jeu sans arrière-pensées. La sapidité m’échapperait sans l’accord de la peau qui me laisserait la parcourir des papilles.
Le collège fut un Enfer, j’étais timide, trop, et je ne flirtais avec aucune adolescente. Je voyais tous ses corps quitter l’enfance, j’en étais profondément bouleversé. Ce qui, en langage plus terre à terre, se traduisit par une masturbation intensive. Je passais des heures à me demander si la sapidité de toutes ses peaux en pleine transformation était différente de celles que j’avais en mémoire. Un véritable supplice. Je me méprisais pour ma timidité.
Puis vint, le lycée et – enfin ! – j’embrassais pour la première fois. Elle était blonde et j’ai oublié son nom. Totalement. Le couplet à la guimauve sur l’inoubliable premier baiser est peut-être vrai… mais, dans mon cas, l’immortalité ne se contenta que du baiser en lui-même.
Ce fut un saisissement, d’une intensité digne de celle de la cour de récréation de l’école primaire. Une bouche, j’étais dans une bouche. Le baiser était d’une maladresse confondante mais, putain, j’y étais ! Ma langue m’envoya des flots d’information, elle me dit “velours”, “chaud”, “douceur”, elle me dit aussi “nervosité” et “appréhension”. J’avais l’impression d’avoir un contact bien plus intime qu’un simple baiser. Je la percevais, je la goûtais. Je me perdais en elle. À tel point qu’elle dut s’arracher à ma bouche, elle était écarlate, j’avais failli l’étouffer. Je bredouillais une vague excuse. Elle me sourit un peu amusée, un peu inquiète.
Elle me largua une semaine plus tard, au prétexte que j’étais trop collant. Je ne pouvais lui en vouloir. J’étais affamé. Je la dévorais. Trop. Je voulais toujours l’embrasser, en profiter pour lui lécher la peau du cou douce et savoureuse, un vrai buffet de desserts pour mes papilles, particulièrement cette zone entre le cou et la nuque. Le goût de la peau adolescente était plus affirmé ; c’était aussi plus complexe : quelque chose mêlant, entre autres, la figue sèche, les venaisons et la vanille.
Et puis arriva le dessillement, le vrai. Un après-midi. Dans le coton sale d’une lumière d’hiver, C. m’offrit son corps. On était ensemble depuis un mois. Nous étions chez elle, dans sa chambre. Nous nous embrassions. Et doucement, nos mains s’échappèrent. Elles se mirent à déshabiller des corps qui ne l’avaient plus été par un autre depuis l’enfance. Brouillon mais décidé. Le soutien-gorge une fois décroché, elle se retrouva le torse nu. Sa poitrine était très généreuse, formidablement généreuse. Je me mis à embrasser/lécher ses seins. Un vague goût lacté mélangé à celui, orangé, d’une madeleine. Sa poitrine était un dessert. Le mamelon, dur et dressé, me rappelait ma tétine de bébé. Sous ses seins, je goûtais le poivre noir et le sel fin de la transpiration.
Je descendis. Ma langue me transmettait les infimes tressaillements du ventre sous la brume des goûts. Je débouclais sa ceinture, ouvris la fermeture éclair de son jean et fis glisser la culotte et le Denim le plus délicatement possible. Cliquetis métalliques et froissement de tissus. Elle souleva les fesses pour m’aider. Ce geste d’un érotisme absolu. Ce bassin qui se tend pour dévoiler lentement une toison châtain et la ligne délicate de sa vulve ourlée par les renflement des lèvres. Je voyais une chatte, en vrai, là, devant moins à portée de main, à portée de langue, à hauteur d’homme. J’en sentais aussi la flagrance. C’était la première fois.
Je posais ma bouche sur son ventre, je le baisais, posant par petites touches ma langue sur ce ventre un peu rebondi. Un ventre avec de petits poils translucides et les failles tendres de quelques vergetures que ma bouche vit avant mes yeux. Elle me délivra aussi d’enivrantes réminiscences de réglisse.
J’hésitais quelques instants. Tout en lui caressant les seins avec grand respect, ma bouche et moi rôdions à la naissance des poils. Je savais que j’allais y mettre ma langue et ma bouche, que je le devais. Je me sens un peu ridicule lorsque j’écris ces mots mais je restes persuadé que quelque chose de définitif se passa ce jour-là. Quelque chose d’irrémédiable.
Je me lançais, langue en tête. Tout d’abord, ce fut la texture d’une corde de chanvre et sa saveur de paille très sèche – je ne peux contrôler les souvenirs dont ma langue tire la pelote. Un goût marin envahit ma bouche lorsque ma langue se glissa entre les plis de son con. Je perçus le renflement du clitoris puis le drapé des petites lèvres. Ma langue était emmitouflée dans son sexe. Et tout explosa. L’iode, le cuivre, les épices, l’astringence dans le même rush.
J’enrichissais ma bibliothèque de goûts et textures. En étudiant appliqué, j’essayais de ne rien négliger. Je parcourus les combes et les rus. Je pris aussi conscience que l’intensité gyrovague du plaisir modifiait les saveurs de son sexe. Accentuant telle note de piment doux ou atténuant l’iode en surface pour favoriser le goût de cuivre lorsque s’épaississaient ses jus. Son clitoris enfla, je le fis rouler sous ma langue, variant les attaques et les empoignades. Chaque inspiration amplifiait l’impact des fumets sur le fond de ma gorge. Je fis du mieux que je pus (et que mes souvenirs de films pornos et de lectures me le permirent). Sa respiration se fit profonde – d’une profondeur d’abîme – son ventre palpitait puis lentement ses fesses se soulevèrent, les hanches se portèrent en avant. Elle jouit dans des gémissements affolés et rauques. C’était beau. C’était aussi impressionnant. Majestueux. Il y eut soudain un peu d’éternité dans la petite chambre.
En bouche, les saveurs de sa vulve explosèrent. Le plaisir est un exhausteur. Je venais de le découvrir.
Le reste – la pénétration, sa bouche sur mon sexe – ne fut rien à côté de ça. Un accompagnement agréable mais plus fade.
Les semaines passant, nous fîmes l’amour souvent, très souvent. J’affinais ma connaissance du bouquet de saveurs qu’était un corps de femme, d’un sexe de femme : le goût de venaison de plus en plus marqué les jours précédents les règles, les différentes variantes de sueurs selon qu’elles soient goûtées sous un sein, dans sa toison, dans le pli de l’aine différente de celle de la saigné du coude ou encore le sucre de sa nuque lorsqu’elle avait envie de faire l’amour.
Mais rien ne remplaçait l’infini plaisir de plonger ma langue dans son sexe puis, avec les années et les rencontres, dans celui de quelques autres. Dès ce moment, les femmes, leurs corps, leurs fluides, leurs épidermes m’offrirent une gigantesque palette de saveurs et de plaisirs.
Les vulves que j’ai léchées, sucées, explorées ont fait mon palais comme le feraient de bons vins pour un oenologue. J’en ai mémorisé chaque saveur.
Parmi tous ces goûts que ma langue me fit découvrir, il y en a un impossible à oublier, le plus étrange que ma langue m’ait révélé .
C’est celui de ma peau.
Elle n’a aucun goût.