le coupable

FICTION   par MIKE KASPRZAK  //

◊ Sélection Prix « Sale temps pour les ours » du court littéraire 2016 ◊

Quand Victor s’est réveillé ce matin-là, il a ressenti d’affreux picotements un peu partout. Dans les orteils, les bras, les jambes et même les oreilles ! L’impression de s’être fait déchirer une partie de lui même. L’impression d’avoir laisser une partie de lui, quelque part, au milieu de rien, quelque part dans les ténèbres.
Il s’est retourné vers sa femme qui dormait encore.
« Tu as bien dormi ? Ça va ? »
Elle s’est retourné vers le mur, comme pour l’éviter. Diable de femme, il a pensé. Toujours à s’esquiver. À faire semblant de ceci ou cela. Feindre la vérité. L’envoyer paître. Comme un âne tiens. Diable d’âne qu’il était.
« Il a passé tout la nuit à gigoter et il me demande comment ça va. N’a pas esquissé un mouvement quand les petites ont pleuré. Et il me demande comment ça va ! »
Victor s’est retourné dans son lit. Plusieurs fois. De chaque côté. Quelque chose n’allait pas. Pas forcément l’amertume de la veille, non, il avait l’habitude. Un sentiment différent. Un sentiment de perdition. De tout petit. De ridicule même !
Quand Victor s’est levé ce matin là, il s’est senti tout petit. Presque inexistant.
Et bien alors qu’est-ce qu’il peut bien m’arriver ? Je n’ai pourtant pas fait trop d’excès hier soir.  Rien d’inhabituel ! Qu’est-ce qu’il peut encore m’arriver ?
En enfilant son pantalon, il a très vite compris ! Il flottait dedans ! Ses jambes étaient bien trop courtes. Un désastre pour ainsi dire ! Quelle diablerie ! Il avait perdu vingt centimètres !
La première chose qu’il lui ait venue en tête était d’en informer sa femme ! Vingt centimètres alors! Quelle sorcellerie !
« Vingt centimètres ? Qu’est-ce qu’il a pu faire encore ? Et demain ça sera quoi ? Non mais ! Vingt centimètres ! Qu’il appelle vite le docteur ! »
Victor ne savait plus quoi penser. Vingt centimètres en moins, pour une fois, pourquoi pas ? Mais si ça devait se reproduire ? Qu’est-ce qu’il ferait alors ? Impossible de continuer son travail par exemple. Et les filles ? Et sa femme ? Quelle drôle d’idée !
Le médecin est arrivé un peu plus tard dans l’après-midi. Un air dérangé. Méfiant même. Quelle histoire encore. Perdre vingt centimètres en se réveillant un matin. Qu’est-ce qu’on allait encore lui trouver comme pitreries ! Tous des clowns. Rien que pour éviter une journée de travail tout ça. Ne savent plus quoi inventer ! L’un se sent pousser des oreilles. L’autre entend la lune murmurer toute la nuit. Et maintenant voilà qu’on rapetisse !
« Bon bon, qu’il s’installe là. Qu’il enlève son pantalon et sa chemise. Voilà donc. Dites-moi. Combien il mesurait d’habitude ? J’en ai à poser des drôles de questions tiens !
–  Et bien, monsieur, docteur, voilà, pour tout dire j’ai toujours été petit mais quand même. Un bon mètre soixante quinze ! Au moins ! Parfois un peu trop, quand certain jour le soleil brille un peu plus, ou que les rêves de gloire me murmurent des encouragement pendant la nuit, oui, voilà, mais jamais moins ! Je vous le jure ! Sur mon honneur, monsieur. Docteur ! Sur mon honneur. »
Drôle d’oiseau encore, qu’est-ce qu’il me chante là ? Les jours brillants, les rêves de gloire. Un petit bonhomme comme lui. Qui perd vingt centimètres en une nuit avec ça !
« Bon, bon, voyons voir, mettez-vous là. Que je vous mesure ! En voilà des choses de la médecine tiens. Mesurer un homme. Bon. Oui, Un bon mètre cinquante cinq ! Petit comme tout le coquin. Bien. Dites moi un peu. Est-ce que vous avez avalé des choses répréhensibles ces derniers temps ? Vous consommez de l’herbe ? Vous fumez du tabac ? »
Alors que Victor allait prouver sa bonne foi, montrer qu’il était un homme de valeur, non pas un vieil hibou avalant n’importe quoi, sa femme a lancé une pique depuis la cuisine.
« Il boit du mauvais vin ! Ce crapaud ! Et toujours de trop !
– Vous buvez du mauvais vin ? Allons donc ! »
Victor a tenté de riposter.
« Mais ! Je ne bois pas de … »
Le médecin l’a interrompu d’un claquement de langue. En le regardant bien dans les yeux. Clac. De la langue !
« Pas de froufrou Monsieur. C’est une affaire importante ! Un cas rare ! Est-ce que vous buvez du mauvais vin oui ou non ? »
Victor avait honte. Il buvait bien un peu de vin. Mais pas tant que ça. Juste de temps en temps. Pour se détendre. Après le travail. Rien de plus. Et encore. Pas du si mauvais que ça ! Quelle honte d’avoir à se justifier dans de telles conditions. Devant un médecin en plus ! Une honte !
« Et bien oui, un peu. Un tout petit peu. Mais pas tant que ça. Et pas du si mauvais vin que ça. »
« De la piquette ! », a crié sa femme depuis une autre pièce. « Rien que de la piquette ! Et des bouteilles entières ! »
Le médecin a froncé les sourcils. Encore un saligaud. Un crapaud même. Boire des bouteilles entières. Non mais quoi ! Pour se détendre qu’il dira ! Rien d’autre. Pour apprécier un ciel étoilé ou des cris de chouettes. Tous les mêmes !
« Bon, bien. Prenez quelques jours de repos tiens. Pas sûr qu’il le mérite mais bon. Tous des crapauds ! »
Quand le médecin est parti, la femme de Victor lui a lancé une pluie de reproches !
« Tu vois, vieil âne ! Je te l’avais dit ! À boire tout et n’importe quoi. Pour l’inspiration qu’il dit. N’a même jamais vendu une seule peinture. Ferait mieux de s’occuper de ses filles et de la maison tiens. Et il pensait arrêter le travail ! Le fils de radis ! Pour peindre des croûtes ! Et pourquoi pas rêvasser dans l’herbe. Pendant que son épouse se tue à la tâche ! Au boulot oui ! »
Diable, comme si je ne suais pas assez déjà. Pas une minute pour moi. N’essuyant que plaintes et reproches. Même jamais un merci ! Des croûtes qu’elle dit ? N’y connaît même rien ! Pas si mal pour tant ! Mérite encore un peu de travail. De temps. De maturation, mais pas si mal ! Dans de telles conditions !
Après cela, Victor a pensé à son travail. Il faudra les prévenir eux aussi ! Qu’est-ce qu’ils vont me passer comme savon encore ! Pas un merci non plus. Juste bon à me donner toujours plus de choses à faire. N’ont accordé aucune importance à ma demande de congé. Se servent juste de moi oui. M’essorent de mon jus. Me lessivent. Et qu’est-ce qu’un honnête homme peut faire de bon après des journées pareils ? S’il n’a même plus un peu de vie en lui ? Même plus un homme tiens ! Un moins que rien oui ! Un âne !
« Allo, oui, bonjour, Victor Piesla ici. N’a pas pu venir travailler aujourd’hui. Malade. Médecin venu cet après-midi même. Qu’est-ce qu’il lui arrive ? Vingt centimètres en moins. Oui, madame.  N’est presque plus bon à rien quasiment. Ferait aussi bien de rester une semaine à la maison pour être sur que son état n’empire pas. Oui, je vous attends, bien-sûr, oui. Je ne bouge pas ! »
Victor espérait que d’avoir dramatiser la chose lui offrirait un peu de repos. Du bien mérité même ! Tout ce qu’il aurait pu en faire ! Affirmer un peu son talent. Grandir pour tout dire. Créer. Vivre.
« Oui madame. Un nouveau poste ? Oui, oui. Vous faire perdre du temps ? De l’argent ? Non, madame, non. Non, ce n’est pas ce que je souhaite. Bien sur que non. Oui, lundi matin. Très bien. Un nouveau poste. Oui tout à fait, oui je comprends. En effet, vous êtes bien aimable. À l’écoute ! Tout à fait ! Une belle personne pour ainsi dire. Un grand cœur ! »
Un nouveau poste. Bien-sûr. C’est normal. Comment ai-je pu croire qu’on me laisserait tranquille. Et qui travaillerait à ma place sinon ? Non mais ! Je devrais avoir honte d’avoir de telles idées ! Un congé ! Et puis quoi encore ? Du sirop au miel ? Des pantoufles ? Au boulot oui !

Alors que Victor était en train de réfléchir à sa prochaine toile, une vision fulgurante de la liberté, quelque chose de jamais vu encore, qu’il allait peindre le soir même, sa femme lui a jeté une des petites dans les bras.
« J’espère qu’il avait rien prévu de spécial ce soir, le malade. J’ai à faire moi ! Qu’ils s’occupent des petites toute la soirée. Pas que lui qui peut avoir du temps libre ! »
Et sa femme a disparu. Sans rajouter un seul mot !
Une des filles voulait jouer avec lui. Au cheval ! Sur les épaules.
« Papa, papa, fais le cheval ! »
Il l’a mise sur ses épaules. Adorable gosse va. Toute mignonne qu’elle est. La joie de vivre de son père ça. Aucun doute. Je devrais passer plus de temps avec elle tiens ! Plutôt que de rester dans mon coin à faire je ne sais quoi ! Pas un père ça ! Un âne oui !
« Hue papa, hue ! Mais il est tout petit ce cheval ! C’est plus un cheval ça. C’est comme un âne ! Un âne-papa ! »
Victor en a été vexé. Diable de monde. Qu’est-ce qu’ils ont a tous lui en vouloir ?
Il a déposé sa fille par terre avec colère. Elle en a pleuré.
C’est pas de sa faute à la petite. Quelle sorte de père suis-je ? C’est une gosse ! Elle n’y comprend rien à tout ça. Je devrais avoir honte !
Victor a voulu reprendre sa fille à bras. Rien à faire.
« Je veux pas de ce papa ! Il est tout petit d’abord ! C’est même plus un cheval. Un âne oui ! »
Après une soirée éprouvante, Victor a enfin été se coucher. La peinture attendrait le lendemain. Pas à un jour près. Trois mois qu’elle attend !

Le lendemain, quand Victor s’est réveillé, il a ressenti de nouveau les drôles de picotement de la veille. Un peu partout dans le corps. Surtout aux extrémités. Il ressentait une drôle d’amertume dans le cœur. Est-ce que possible ? Encore ? Il avait perdu vingt centimètres de plus. Il n’osait même pas se montrer. Qu’est-ce qu’on penserait de lui ? Qu’il buvait du mauvais vin ? Ou même pire ? Qu’il avait on ne sait quel genre d’idées en tête ? Et le travail ? Comment pourrait-il travaillait maintenant ?
Toutes ces questions le rongeaient. Lui faisaient honte. Non, il ne devrait pas se poser de telles questions. Faire comme tout le monde et vivre bien comme il faut. Quelle drôle d’idée aussi que de vouloir peindre toutes ces choses. Qui n’intéressent personne d’ailleurs !
Malgré cela, Victor a essayé tant bien que mal de faire comme si de rien n’était. D’oublier la honte que cette situation lui éprouvait.

Quelques jours plus tard, Victor ne mesurait plus que quelques centimètres. Il était minuscule. Et ridicule. Portait des habits de poupée et ne servait plus à grand chose. Sa femme ne lui adressait quasiment plus un mot d’ailleurs. Ne lui lançant que des regards d’insultes et de haine. Voire pire encore ! Moins qu’un homme qu’elle pensait. Pas un mari, ce truc. Une brindille oui. Un bout de rien. Inutile comme tout. Ne peut même plus faire l’amour à sa femme. Si un jour il lui a vraiment fait tiens !
Alors que la nuit tombait, sa fille l’a appelé :
« Papa, un bisou. Un bisou, papa ! »
Il a été la voir, est monté dans son lit et lui a fait un bisou et elle l’a pris dans ses bras.
« Il est rigolo ce papa. C’est comme un doudou, mais c’est pas un doudou. C’est un papa. Un doudou-papa ! »
Il en a eu les larmes aux yeux. Quelle adorable petite. Une merveille pour ainsi dire. Comment a-t-il pu passer si peu de temps avec elle ces derniers mois ? Sa femme avait raison. Diable de père tiens ! Une brindille oui !

Au moment d’aller se coucher, Victor a regardé la nuit et la lune une dernière fois. Il ressentait un dégoût profond contre lui même mais aussi de la tristesse. Il en était persuadé, c’était sa dernière nuit. Demain il n’existerait plus. S’il existait encore d’ailleurs. Quand il pensait à sa femme, il avait l’impression que son cœur était compressé par une main de fer. Il se sentait asséché et vide. Il n’avait plus l’impression d’exister. Pour personne.
Il a regardé une dernière fois le ciel et il a pleuré, se sentant coupable de vouloir tant.

Quand sa femme s’est réveillé le lendemain, Victor était toujours dans le lit. Complètement asséché. Il n’avait pas perdu un centimètre de plus, mais ne respirait plus. Ne bougeait plus. Il ressemblait à une brindille très sèche. Elle l’a touché et et il est tombé en miettes. Il ne restait plus de Victor que des miettes. Elle les a balayé d’un revers de main et il ne restait plus rien. Victor avait disparu.
« Ça y est, il a fini par s’en aller pour de bon. Pas une grosse perte pour ainsi dire. »
Elle s’est levée, le soleil était radieux.

 

Le coupable sera publié dans la revue La Grosse de Christophe Siebert, à paraitre en 2017.