le grand départ

FICTION  par MARIANNE DESROZIERS //

 

Aussi loin que j’me souvienne et tout l’monde dit que j’ai une mémoire d’éléphant j’ai toujours voulu partir d’ici. Ici je m’ennuie comme un rat mort. Il n’y a rien à foutre dans ce patelin sauf rêver de partir. J’sais pas comment font les autres pour tenir le coup. Bon j’ai bien ma p’tite idée quand même. Y en a qui tapent dans la gourdasse d’autres qui carburent aux médocs sans parler des toxicos des accrocs de la télé et d’internet j’en passe et des meilleures. Moi j’préfère éviter toutes ces saloperies. Surtout que j’suis qu’une gamine. Les autres gosses ici sont des débiles profonds pour la majorité. Ils passent leur temps à se bousiller la cervelle avec des jeux vidéos et à se bousiller le reste au rugby foot basket. Moi je déteste le sport. C’est idiot le sport. Courir après un ballon pour le chourer à l’adversaire c’est vraiment nul. La seule activité physique qui m’plaît c’est marcher. Je marche des heures dans la campagne à côté du foyer. Ça m’aide à réfléchir, à rêver. J’donne du pain aux chevaux, j’dis salut aux papillon, j’écoute les piafs chanter, j’regarde le zef dans les arbres. J’fais ma poète quoi. Des fois même j’écris des trucs sur des carnets. Alors ils m’cherchent ils m’engueulent me traitent de fugueuse. On n’a plus le droit d’aller s’promener ? C’est la prison alors ici ? Ils détestent quand j’dis ça les éducs ça leur met les nerfs en pelote. J’aime bien énerver les gens les provoquer. Ils ont besoin d’être secoués pour comprendre les choses. Ce qu’j’aime surtout c’est lire des bouquins avec de l’aventure de l’action et des sentiments aussi… on n’est pas des chiens bordel ! Au foyer j’ai une belle collec’ de livres que j’ai piqués dans les librairies bouquineries bibliothèques ou chez des particuliers. Voler c’est comme un jeu. J’sais pas comment expliquer ça mais ça m’excite vachement. C’est pas des vols avec préméditation, j’prévois pas l’truc. C’est juste qu’à un moment, le livre est là, y m’tend les bras et j’peux pas faire autrement qu’le prendre et le mettre dans mon sac. J’ai un grand sac, une besace, c’est bien pratique pour piquer des trucs. Les instants où je chourre un objet tout le reste de ma vie s’efface tout se concentre dans ces quelques secondes où j’fais le coup. J’crois qu’c’est pour ça que j’le fais. Ça m’aide à oublier. J’ai envie d’me casser tailler la route foutre le camp le plus loin possible sans m’retourner. À part mon oncle qui m’fait marrer à raconter des histoires pas possibles j’ regretterai personne même pas ma mère ni mon père. Faut dire qu’pour le père c’est facile j’le connais pas. Y m’connait pas non plus vous m’direz. « Née de père inconnu » la classe, non ? Ça fait personnage de bande dessinée. Quand j’serai grande j’serai aventurière ou auteur de B.D. les deux p’t-être bien. Mon oncle Aldo sera un de mes héros. Un peu rital un peu gitan moitié forain moitié voyou qu’a fait d’la zonzon qu’est polygame qu’a une bague à tous les doigts une grosse chaîne en or autour du cou et une gourmette qu’est pas à son nom. J’l’ai dessiné déjà sur mon cahier. J’lui ai montré il a dit que c’était super ressemblant qu’j’étais douée qu’y fallait que j’continue. Qu’un jour j’ serai célèbre. J’essaie de m’dire qu’il a raison Aldo. Faut qu’ j’arrive à filer à l’anglaise rapido. Sinon, ça f’ra pas un pli : j’serai coiffeuse ou caissière. Ou mère au foyer avec deux ou trois chiards dans les pattes toute la journée comme les bonnes femmes du coin. C’est pas jouasse comme destin vous avouerez.

J’partirai à cheval par un beau matin de printemps. J’ai mon propre canasson figurez-vous. Je dis « je » mais je devrais dire « nous » car j’ ne suis pas seule on est plusieurs à l’intérieur. C’est pas des bobards moi j’dis qu’la vérité. J’ai entendu la psy le dire à mon éduc’. Elle lui a dit aussi qu’il fallait être très patient avec moi. Elle devrait dire ça à ma mère j’la vois tous les 36 du mois. Et c’est pas plus mal remarque. Elle est paumée ma mère. Elle est pas stable. Elle est toujours entre deux Jules deux boulots deux apparts. C’est pas de sa faute la pauvre mais c’est pas comme ça qu’on élève une gosse même si j’suis plus tout à fait une gosse et que j’peux m’élever toute seule. J’vais avoir 12 ans la semaine prochaine. Y a des pays où les filles de cet âge sont mariées et travaillent. Bref, j’ai été placée pour défaut de soins. J’ vis en foyer ou dans une famille d’accueil depuis que j’ai trois ans. J’en ai fait un paquet d’familles d’accueil. Ces gens-là sont sensés s’occuper de nous mais la plupart faut voir les cas soc’ que c’est. Ça picole ça fume de l’herbe ça tabasse sa grosse ça tripote ses gosses et ça veut éduquer ceux des autres. Non merci. Me demandez pas c’qu’ils foutent à la protection d’l’enfance j’en ai aucune idée. En tout cas c’qu’est sûr c’est qu’les gosses ils les protègent pas assez. J’ai pas envie d’attendre qu’un fonctionnaire se bouge le derche pour m’protéger j’vais m’démerder par moi-même comme une grande. J’préfère me tailler avec mon Alezan pour voir si c’est mieux ailleurs. Ça peut pas être pire de toute façon. J’ai rien à perdre. C’est l’avantage d’avoir une vie de merde. J’ai pas envie de m’ plaindre. J’aime pas apitoyer et faire chialer la ménagère de moins de 50 piges dans les chaumières. Mais quand même faut que j’crache le morceau. Sinon ça va m’bouffer d’l’intérieur comme une sale maladie. Ça va m’ronger les boyaux. Le mal envahira tout le corps. Ça fera des métastases partout où ça peut. Ça finira par me tuer. Y restera de moi qu’une petite carcasse desséchée ridicule. On m’retrouvera dans la campagne au pied d’un arbre où j’aurai attaché mon cheval Balthazar. J’serai pas belle à voir. Dans la dernière famille où j’étais placée le fils m’a touchée il m’a tripotée. C’était un mercredi y avait qu’nous à la maison il en a profité l’ordure. Il a quatre ans de plus que moi et il fait deux têtes et au moins 20 kilos de plus il est costaud le salaud ! Je me suis défendue comme j’ai pu j’ l’ai mordu au sang. Enfin pas moi pas Lolita mais l’autre qui est en moi. Elle n’a pas de nom à part peut-être la sauvage. C’est toujours la sauvage qui m’aide à m’en sortir quand je suis en danger. Heureusement qu’elle est là ! Je ferais comment sans elle ? J’ai personne pour me protéger moi j’suis pas une petite bourge. Le connard a fini par m’lâcher mais il a eu le temps de me faire mal j’ai saigné. Depuis je suis sale. J’arrête pas de m’laver mais je reste salie. J’en ai parlé à personne. On va encore dire que c’est ma faute comme d’habitude que j’ai dû le provoquer. D’ailleurs quand sa mère lui a demandé qu’est-ce qu’il avait au bras il m’a regardée avec un sourire en coin et a dit qu’une sale bête l’avait attaquée. J’suis sûre qu’elle a pigé sa daronne. Elle a rien dit elle a fermé sa gueule. Comme tout l’monde, ils ferment tous leur gueule tout l’temps. C’est l’indifférence qui tue. Alors moi aussi j’préfère fermer mon clapet et m’tirer. J’ai rien à attendre d’ces gens-là. S’ils prennent des gamins de la DDASS c’est pas par gentillesse faut pas croire c’est pour le pognon. Ils nous mettent dans un coin nous nourrissent un minimum lavent de temps en temps nos fringues et empochent le flouze. C’est pépère comme job famille d’accueil. Moins crevant qu’aller bosser à l’usine ou au supermarché. Et puis c’est un boulot d’avenir y aura toujours des gamins placés y aura toujours des parents dans la misère des qui savent pas s’occuper de leur gosses ou des pervers qui leur font subir les pires dégueulasseries pour s’amuser se défouler d’leurs frustrations d’la journée. Des tordus c’est pas c’qui manque. C’est plutôt des gens bien qui manquent de par chez nous. Faut qu’j’aille voir ailleurs comment c’est pour en avoir le cœur net. J’prendrai le minimum faut pas s’encombrer faut voyager léger. Un pantalon un pull trois culottes ça suffira. Mon cahier et mon stylo ça c’est vital ! J’écris depuis que j’sais écrire. J’devais avoir 5 ans. J’ai appris pour ainsi dire toute seule en déchiffrant tout ce qui m’tombait sous la main paquet de céréales bouteilles de lait boite de conserves. Du coup j’avais un vocabulaire développé par rapport aux autres marmots. J’connaissais ses mots comme colorants glutamate huile de palme hydrogénée additifs. Pour faire plaisir aux instits faut dire que c’est grâce à elles mais l’école c’est plus du gardiennage qu’autre chose. On est toujours obligé d’attendre ceux qui traînent la patte du coup faut pas s’étonner si l’niveau baisse. Qu’est-ce que j’ai pu me faire chier à l’école. J’avais beau regarder par la fenêtre le temps ce saligaud voulait pas passer rien à faire les aiguilles de la pendule au dessus du tableau avançaient comme des escargots. C’est pour ça que j’veux plus jamais y foutre les pieds. Pas besoin d’l’école j’veux apprendre par moi-même. L’école de la vie, c’est pas fait pour les chiens que j’sache. C’est là qu’on apprend l’mieux. C’est ce que dit oncle Aldo. Il dit écoute-moi Lolita l’école de la vie y a qu’ça d’vrai perds pas ton temps à l’école ça sert rien qu’à faire des chômeurs diplômés. Pour commencer on va aller aux States mon canasson et nous. On espère qu’ils lui laisseront prendre le bateau. Hors de question qu’on laisse Balthazar on partira pas sans lui plutôt crever. C’est notre seul ami en ce monde. C’est une partie de nous notre Balthazar. Le grand départ c’est pour demain. C’est pas encore le printemps mais j’peux plus attendre c’est trop dur de rester là. Ils me font une vie infernale tous ces cons. J’ai fait mon sac j’ai brossé Balthazar. C’est décidé on part demain. La sauvage est d’accord plutôt deux fois qu’une. J’crois bien qu’c’est elle qui m’pousse. La journée elle la met en veilleuse sauf si on m’attaque et que j’dois m’défendre. Mais la nuit quand je suis couchée dans mon lit elle me parle à l’oreille. Elle me dit de partir au plus vite, d’aller voir le monde. Elle me dit aussi de revenir plus tard et de faire un carnage. De les buter tous avec un flingue. La famille d’accueil les éducs les gamins qui me harcèlent depuis des mois. Là j’sais pas j’hésite partir oui mais refroidir tout l’monde c’est pas la même. J’ai pas envie d’finir au gnouf.

Ce matin, je m’suis levée tôt. J’ai trouvé Balthazar couché par terre, sur le sol de la chambre. Y bougeait plus. J’ai caressé son pelage si doux et j’ai compté ses taches. Y en avait 28 sur le côté gauche. J’pouvais pas voir l’autre côté because il était couché dessus. Je m’suis allongée contre son flanc. J’ai pleuré pour la première fois de ma vie. Y a plus qu’à dormir. Avec notre cheval mort, on n’ira pas plus loin.