n’importe quel mot de toi

FICTION   par MAGALI  LACHUER  //

◊ Sélection Prix « Sale temps pour les ours » du court littéraire 2016 ◊

 

J’ai le mal du carcéral. Depuis que je suis sortie, je ne rêve plus.

Les relents des recoins obscurs de cette ancienne fabrique à monstres m’invitent à émettre d’étranges pensées et de profonds soupirs.

Dans mon nouvel appartement du 5ème étage de la rue Cardinale, la nuit vient, noire et profonde, et je reste pâle au fond de mon lit. Je m’endors soudainement mais ne rejoins aucun territoire significatif. Je crois que j’erre sur des lignes fragiles, des bouts de terrains en friche. Il n’y a aucun départ, aucun terminus, aucun visage, aucune carnation. Pas d’incantation. Pas le moindre reflet. J’ouvre les yeux au petit matin un peu transpirante. Transparente. J’ai longtemps dérivé loin d’un palais inexistant. Je prends une feuille, un stylo, avant mon premier café. J’esquisse quelques pictogrammes au feutre bleu. J’ai dessiné une sorte de rêve, une prison bleue où scintillent des lapis-lazuli.

Je pense parfois maintenant pouvoir lire le passé ou l’avenir, voir des signes, imaginer des choses sur les rayons de poissons pas très frais. Mais c’est simplement peut-être le drame d’une démence très précoce qui me guette. Il y a aussi tous ces praticiens que je consulte sans lendemain qui peuvent m’organiser des rencontres pour un p’tit paquet de billets. Mais il faut mieux attendre les jours de hasard, accepter les longues secondes pour revenir jusqu’à moi et mon secret. Évitant les prises délabrées, les fils électriques hoquetant, je peux tutoyer l’espace quelques instants avec une certaine grâce. Il y a aussi des gens méfiants qui disent perdre ma forme dans un épais brouillard. J’ai la vague impression de les connaitre tous depuis mille ans. Je cherche hâtivement ma longue-vue pour espionner leur équipement. Avec leurs blousons scintillants, ils me font l’impression de gros hannetons. Leurs breloques tintent encore plus que tous les carillons de Pâques réunis.

Ma tête s’est fendue et je suis tombée à l’intérieur…

Je dirai deux mots pour remonter à la surface: « Scaphandrier » et « scolopendre ». Je ne remonte pas.

collage © Magali Lachuer

collage © Magali Lachuer

N’importe quel mot de toi m’aurait sauvé de ce dispositif à rêve percé.

Alors je me suis mise à collectionner les os. Ceux des pelotes de réjection : ces os des petits mammifères perdus dans la forêt, digérés, collés, puis rejetés par les chouettes ou les hiboux.

Il faut du temps pour trouver ces petits amas et les décortiquer scrupuleusement afin de trouver ces derniers restes blancs.

Mais les jours plus froids d’hiver où je ne travaille pas, où je ne rêve pas, je me rends plutôt à la piscine de mon quartier. Je ne suis pas de celle qui se réchauffe dans une lumière tamisée, à base de série de cafés crème, au comptoir de bars branchés. Celle qui désespère en vain d’un regard souverain et hébété du serveur au tee-shirt acidulé.

Non, non, je n’ai pas hâte non plus d’avoir de la rosée javellisée briller sur mes pieds vernis pour l’occasion. Ce n’est pas glisser et nager dans l’eau qui m’attire. Ni les échos, ni les éclaboussures des plongeons de formes galbées se répétant à l’infini qui me séduisent le plus. Non, c’est autre chose.

Ce matin d’hiver, je me suis épilée et j’ai fait un bref résumé de ma vie : je suis de nouveau une rescapée des sept femmes de Barbe Bleue et d’un embryologiste anonyme. Les petits espaces me conviennent et m’appellent. Je boude la Barbe, l’aspirateur d’œuf, et les étendues des airs. Je fais mon sac et je file à la piscine.

Je ne veux plus rester une silhouette errante dans l’ombre. Je veux de l’eau, un peu, mais surtout de la lumière, de la lumière même factice, je veux une fausse promesse d’invasion solaire pour mon corps effracté.

Ce que j’apprécie le plus c’est de me déshabiller et de me rhabiller lentement dans l’étroitesse d’une cabine de piscine, sous le halo de néons clignotants. Offrir mon corps caché dans ce lieu, à cette lumière sans filtre, publique, impudique. Rayonner seule et nue quelques instants. Devenir une forme provisoire, spécimen de phalène imberbe, mouvante et incertaine sous le flux et reflux d’un sillon froid et blanc.

Qui me retrouvera, quel prédateur me convoitera ici ? Qui me mangera peut-être, mais sans jamais atteindre l’épaisseur de mon âme si torride et moite ?

Il faut être habile dans ce réduit, un peu danseuse aussi : savoir enrouler délicatement mon manteau abrasé, mes collants opaques ou satinés, sans jamais laisser choir ma culotte dans cette boule de poils et de cheveux délaissés par d’autres baigneurs pressés. Faire le plus petit paquet ficelé. Ranger ce pochon, au retour le dénouer, avec les mêmes gestes précis.

En sortant de l’eau, je snobe toujours le sèche-cheveux électrique. De retour dans le vestiaire je grelotte sur le petit banc de la cabine, jusqu’à ce que mon squelette devienne transparent, indolore, que s’efface la poche vide, s’évanouissent les traces des fausses étreintes.

Parfois l’odeur, la puanteur des sanitaires m’asphyxient, m’empêchent de rêver. La lumière ne m’atteint plus. Je me bouche alors le nez et ferme les yeux plus forts. Mes paupières rougies par l’eau dénaturée tressautent de manière absurde. Je m’adosse et écoute. Le tronc frémissant, l’intérieur de la chair des cuisses à vif, hoquetant… Les oreilles et la tignasse collées à la paroi glissante des murailles de plastique, je me recroqueville dans mon maillot et j’épie le cliquetis des corps d’à côté. J’attends peut-être qu’on me berce, qu’on me chuchote des instructions aqueuses secrètes. J’ai l’espoir confus de surprendre un acolyte aux jambes démesurées, mouillées. Peut-être un homme qui lèche sa peau ou celles des autres, méthodiquement, sans être grossier, ni assouvi.

« Scaphandrier » et « scolopendre » je dis deux mots pour remonter à la surface.

Quand je sors vite de la piscine, le ciel est vivant. Je ne risque plus d’être trébuchante, ni trépanée. Je ne prends aucune carte de route. Je vais suivre des chemins de nuit, des trottoirs vides et glissants jusqu’ici.

Je me souviens du fil de la journée de tous ces bruits d’humidité, combien je les affectionne, mais sans pouvoir les collectionner. Mardi, j’y retournerai.

Mon but ultime, bientôt, c’est de te retrouver. Chez moi, les plafonds sont bien purs, bien proportionnés, mais les sols, hantés. Il faut à présent vivre en suspension et attendre ainsi ton retour.