killing paradise

FICTION  par DEAN VENETZA  //

 

Ça nous a pris à l’aube. Y’a un truc qui a disjoncté. Je ne sais pas ce qui a servi de déclencheur, l’alcool ou autre chose, un regard, un mot, un souvenir… Toute la colère accumulée est revenue à la surface et l’a salement lézardée. Finies la patience et l’hypocrisie. Pas de futur, adieu la peur ! On allait vivre. Oh ! Pas longtemps ! Mais vivre à cent pour cent. Agir en accord avec nos tripes.
May et moi, on a piqué une caisse quelconque. Andy nous a suivis, un peu perplexe :
— Pourquoi vous faites ça ?
— Pourquoi pas ?
— Braquez plutôt l’Audi, là-bas, elle est carrément plus classe !
Avant de démarrer, je me suis retourné et j’ai mis les choses au point avec Andy : Nous anars dégénérés, nous cracher sur capitalisme, donc nous rien à battre de l’Audi. Voiture égale truc utile pour se déplacer, pas pour se vautrer dans le luxe.
— De toute façon, il a répliqué, vous allez buter plein de monde et crever sous peu. Profitez-en, on s’en fout des opinions !
J’ai soupiré. Ce n’était plus l’heure des explications. May a répondu :
— C’est la différence entre toi et nous : ton luxe, il nous fait gerber, réellement. Toi, tu craches dessus juste parce que tu en es jaloux.
Je me suis dit qu’il finirait par nous proposer de défoncer des s.d.f. ou des enfants, sous prétexte qu’on n’avait plus rien à perdre. Alors la première balle a été pour lui. May a jeté le cadavre sur le trottoir et j’ai démarré. Je ne savais pas combien de temps il nous restait – quelques heures, au mieux – mais puisqu’on allait crever, n’ayant rien à perdre, on devenait intouchable. On se montrait sans masque, sans fioriture. Andy, sous ses airs de type engagé, venait de se révéler pauvre con. Enfin, ça on le savait, mais pauvre con pourri en dedans. Bref, vous voyez… May et moi, on n’a rien prévu, on allait juste laisser exploser notre rage, nos rancœurs. À l’impro.
La trouille n’existait plus.
— Stop ! elle a crié avant même qu’on quitte la première rue.
À deux pas l’un de l’autre, un bourge retirait du fric et un vieux clodo dormait. Pas besoin de détailler. On a laissé le type en vie et le s.d.f. heureux, et on est reparti vachement contents de nous.
La suite a été plus violente. Tuer des gens, c’est mal. On n’est pas des exemples, encore moins des héros. Ce jour-là pourtant, alors que le soleil prenait son temps pour réchauffer ce début de printemps, on a aussi fait des choses bien. Vraiment bien.
— On est des anges, a imaginé May, les mains pleines de billets de cinq cents.
Pas faux, elle avait un air d’ange macabre, belle comme le jour et aussi féroce que la mort. La fraîcheur du matin, avec la brume légère, parachevaient le tableau. May a filé le fric à des gosses, à des mères… Et ses regards, ces sourires qu’on nous a offerts, nous ont rendus plus fiers que jamais.
Ensuite on a braqué deux hypermarchés, coup sur coup. Les types de la sécu se sont précipités vers les dépôts, certains prêts à donner leur vie pour sauver le coffre. Chacun ses priorités. On a préféré la bouffe, des fringues, des trucs nécessaires, quoi. On a balancé le tout par-ci par-là, dans les quartiers où les tours sont hautes et les murs taggués.
Les poulets ont commencé à s’organiser. Ça hurlait de partout. Sirènes, haut-parleurs, hélicoptères… La totale. Alors on a pensé un peu à nous-mêmes. À ces années de colère contenue, de manifestations infructueuses, de gardes à vue injustifiées, d’intimidations et d’humiliations diverses. Nous, les pseudo-terroristes, les hérétiques qui ne croient pas en la sacro-sainte Économie. On s’est souvenu des flics qui débarquent à deux cents pour paralyser cinquante manifestants, des lacrymos et des tonfas quand on se préoccupait de la vie de quelques sans-papier. De ceux qu’ils protégeaient, aussi, les salauds en bleu. Corrompus, affameurs, violeurs. Du fusil braqué de tel gros con, de l’impunité de tel autre…
Connards en uniforme, connards en robe de loi, connards d’église, on n’a pas fait de jaloux, on a flingué sans considération de sexe ou de couleur. Woo Bum-Kon pouvait aller se rhabiller. Ceci dit, on n’a pas tenu de comptes. Mon ange féroce faisait danser le sang et leurs vies corrompues. Jamais elle n’avait été aussi belle. Une flamme grandiose et éphémère. Une supernova.
Quand l’étau policier s’est resserré, j’ai d’abord envisagé de changer de bagnole et de tracer vers la montagne. Je me suis ravisé : fuir, se cacher, ce n’était pas le but du jeu. On a résisté aussi longtemps qu’on a pu, on en a emporté un maximum avec nous. Un peu comme à Alamo, sauf qu’on n’était pas des gros beaufs de colons et que les médias ne feraient pas de nous des héros.
Et puis on est mort. Sourire carnassier jusqu’au bout.
C’est là que les choses se sont gâtées.
Je n’avais jamais rien eu à foutre de ce qu’il pouvait y avoir après. Dieu ou pas dieu, néant ou réincarnation, je m’en battais les couilles. Je chiais juste sur ces connards bien humains qui imposent leur foi aux autres.
Mais quand même, là devant nous, le Yahvé unique et tout éblouissant, avec les flûtes et les petits oiseaux, ça a été un choc. May et moi, on était nus, criblés de balles, imbibés de sang, de cervelle et d’autres choses – la mort, c’est pas beau, désolé. Et autour de nous, sous l’aura lumineuse de Dieu Tout Brillant, il y avait des hommes et des femmes parfaitement propres, de blanc vêtus du col aux chevilles, tellement niais et souriants que ça donnait envie de les tabasser.
— Je vais vomir, a prévenu May.
— S’il existe un enfer, j’ai ajouté, je veux y aller. Maintenant ! Ne nous pardonnez pas, par pitié ne nous pardonnez pas, balancez-nous en enfer !
— Vous avez fait le mal, a répondu quelqu’un, peut-être Saint Pierre – pendant que Dieu se contentait de briller –, soyez néanmoins rassurés, vous serez absous !
— T’es sourd, mon gros ? On veut pas !
Il a écarté les mains et affiché un rictus stupide :
— Exprimez vos remords, et vos fautes seront effacées.
Hors de question que j’exprime quoi que ce soit qui fasse plaisir à ces mochetés ! J’ai pensé : S’il ajoute « je vous aime », je gerbe.
Dieu, derrière lui, était impassible. La bonté incarnée. Enfin, désincarnée, plutôt. La bonté-même, quoi. Aimez votre prochain sauf s’il est trop différent, massacrez en mon nom, ce genre de choses… Plus je regardais la foule autour de lui, bienheureuse et fière de l’être, plus j’étais convaincu sur sous leurs robes immaculées, il n’y avait pas de couilles. May ruisselait peut-être de sang et en tout ce que vous voudrez, mais elle me faisait encore bander. Et je ne tenais pas à ce que ça change.
— Hé ben ! lâcha-t-elle en désignant mon bas-ventre.
Ah. Ouais.
Choqués, les gens.
L’Unique a réagi, pas content. Il exprimait une gentille colère, comme on engueule un chiot qui a pissé sur un tapis, mais qui est si mignon…
On avait nos armes en main, aussi. On avait perdu nos vêtements, pourtant on conservait nos flingues. Je suppose qu’ils symbolisaient nos péchés, ou quelque chose dans le style, et qu’ils disparaîtraient si on se repentait.
— On se repend ? j’ai demandé à May.
— On baise ? elle m’a répondu.
Tout compte fait, je ne tenais plus vraiment à aller en enfer. May s’est agrippée à mes épaules, s’est empalée sur moi, et on a vidé nos chargeurs au rythme de notre va-et-vient. Danse macabre et sexuelle. Du sang et des tripes au paradis, ça c’était le pied !
Peu après, Dieu a subi sa première éjac’ faciale.